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Commentaire

Que faudrait-il pour que le droit soit conçu pour la paix ?

Le droit international a pour objet de maintenir la paix, mais il n’en a aucune définition convenue. Un résumé en langage clair de la Sovereignty of Sentience, norme de paix proposée, et de ce qu’elle révèle du droit international.

Auteur
Anders Reagan, Directeur
Publié
octobre 2026

La paix recule dans le monde. En 2025, on a dénombré plus de conflits armés interétatiques qu’au cours de toute autre année depuis 1946, et la liberté dans le monde a reculé pour la vingtième année consécutive. Le Global Peace Index 2026 a enregistré une douzième baisse annuelle consécutive du niveau de paix dans le monde.

Le Palais des Nations à Genève, siège de l’Office des Nations Unies à Genève, avec une rangée de drapeaux nationaux
Le Palais des Nations à Genève, siège de l’Office des Nations Unies à Genève, avec une rangée de drapeaux nationaux Photo : Diana Krotova, Unsplash Licence, via Unsplash

Le maintien de la paix internationale est le premier but de l’Organisation des Nations Unies ; pourtant, le droit international ne dispose d’aucune définition convenue de la paix. Un examen récent de la recherche en a dénombré 61 concepts différents. Les médecins évaluent un traitement au regard d’une idée de ce qu’est la santé. Sans idée équivalente de la paix, nous ne pouvons pas savoir si nos lois sont conçues pour la produire.

Dans un nouvel article paru dans le Journal on the Use of Force and International Law, j’en propose une, que j’appelle la Sovereignty of Sentience. Il s’agit d’un argument philosophique fondé uniquement sur ce que chacun de nous peut savoir avec certitude à partir de sa propre expérience, et qui conduit à un critère unique de la paix qui, selon moi, vaut à toutes les échelles, du foyer à l’Organisation des Nations Unies.

Vous ne pouvez être certain que de votre propre expérience

Une planche d’images de scanographie cérébrale. Une image du cerveau montre sa structure, et non l’effet que cela fait d’être cette personne
Une planche d’images de scanographie cérébrale. Une image du cerveau montre sa structure, et non l’effet que cela fait d’être cette personne Photo : National Cancer Institute, Unsplash Licence, via Unsplash

Vous savez que vous êtes un être vivant sentient, doté d’une expérience qui compte pour vous : il y a un effet que cela fait d’être vous. Vous voyez, ressentez, vous inquiétez et espérez. Mais cette expérience est privée. Vous ne pouvez pas pénétrer dans celle d’autrui, et nul ne peut pénétrer dans la vôtre. Votre voisine est presque certainement sentiente elle aussi, et pourtant vous ne pourrez jamais le prouver – une IRM de son cerveau ne vous montrerait pas à quoi ressemble un coucher de soleil pour elle –, pas plus que vous ne pouvez prouver votre propre sentience à qui que ce soit.

En ce sens, chacun de nous est souverain sur sa propre expérience, et c’est de là que la Sovereignty of Sentience tire son nom. La souveraineté s’entend ici de l’autorité sur sa propre vie, par opposition à la souveraineté des États.

Pour vous protéger, il faut protéger toute personne

Et si nous convenions de ne protéger que ceux qui peuvent prouver qu’ils sont sentients ? Personne ne pourrait satisfaire à ce critère, moi compris.

Et si, au contraire, la protection revenait au plus fort ? Cela ne fonctionne que tant que l’on reste le plus fort, et nul ne le reste indéfiniment.

Chacun de nous a survécu à la petite enfance parce que d’autres ont pris soin de lui alors qu’il était sans défense et ne pouvait rien prouver, et la maladie, les blessures ou la vieillesse peuvent rendre chacun de nous de nouveau sans défense.

La règle qui vous protège le mieux, même si vous ne vous souciez que de vous-même, consiste donc à traiter toute personne comme sentiente : avec respect. J’appelle cela la présomption de sentience. À l’instar de la présomption d’innocence, elle détermine la manière dont nous traitons quelqu’un sans prétendre connaître la vérité. Pécher par excès de sollicitude coûte peu. Pécher dans l’autre sens crée une règle en vertu de laquelle chacun de nous pourrait être traité comme une chose.

La paix, ce sont quatre protections assurées pour chacun

Vous seul pouvez savoir ce dont votre bien-être a besoin ; la paix ne peut donc pas protéger le bien-être lui-même. Ce qu’elle peut protéger, c’est votre liberté de le rechercher selon vos propres termes. Cela exige quatre choses de la part de tous les autres :

  • La qualité de sujet : être traité comme quelqu’un, et non comme quelque chose.
  • La juridiction : être considéré comme la seule autorité sur sa propre expérience, sans que d’autres décident à sa place de ce que l’on ressent ou de ce dont on a besoin.
  • La liberté : disposer de choix réels et des moyens d’agir en conséquence.
  • La sécurité : la sûreté de son corps, de ses limites et de la vie que l’on s’est construite.

La paix est la condition dans laquelle ces quatre protections sont assurées pour chacun. La violence, c’est la défaillance de l’une quelconque d’entre elles pour quiconque. La justice est le travail quotidien qui consiste à prévenir ces défaillances et à y remédier.

Le désaccord fait normalement partie d’une paix saine, et une société pacifique lui offre un espace où s’exprimer, comme le débat politique en démocratie, où il peut être surmonté sans qu’il soit porté atteinte aux protections de quiconque.

Le droit international interdit la force et l’autorise à la fois

À l’aune de ce critère, le droit international se scinde en deux. Une partie garantit les quatre protections, notamment l’interdiction du recours à la force, les règles qui protègent les civils en temps de guerre et le droit des droits de l’homme. L’autre partie autorise la violence, comme la légitime défense et l’action militaire autorisée par le Conseil de sécurité. La structure même de l’Organisation des Nations Unies ne satisfait pas non plus à ce critère, car cinq membres permanents disposent d’un droit de veto et toute modification de cet arrangement requiert leur accord.

J’admets que la légitime défense puisse être licite, nécessaire, voire l’option « la moins mauvaise » qui soit. Elle ne peut pas pour autant être qualifiée de paix. Une loi qui limite les cas dans lesquels le recours à la force est permis peut rendre la violence plus rare, mais elle maintient aussi sa légitimité.

Un char abandonné, envahi par la végétation, dans un champ d’herbe, à Langenhagen (Allemagne). Mettre un char hors d’état de nuire, c’est exercer la force contre un objet
Un char abandonné, envahi par la végétation, dans un champ d’herbe, à Langenhagen (Allemagne). Mettre un char hors d’état de nuire, c’est exercer la force contre un objet Photo : Joshua Kettle, Unsplash Licence, via Unsplash

Pour servir le but qu’il s’assigne, le droit international devrait interdire le recours à la force contre toute personne, et faire de la prévention et de la réparation la règle par défaut. La force serait réservée aux objets. Lors d’un feu de forêt, diriger les lances à incendie sur les flammes, c’est exercer la force contre un objet, tandis que mettre les personnes en sécurité relève de la justice. En temps de guerre, la même logique permet de mettre un char hors d’état de nuire, tandis que les soldats qui s’y trouvent conservent le droit d’être mis en sécurité.

L’article présente ce cadre afin qu’il soit mis à l’épreuve et contesté. S’il se vérifie, le même critère pourrait guider le droit bien au-delà de la guerre, de l’éducation des enfants à la fiscalité, en passant par l’alimentation et le commerce.

Lire l’article

Reagan, A. (2026). The Sovereignty of Sentience: A Phenomenological Approach to Peace for International Law. Journal on the Use of Force and International Law. doi.org/10.1080/20531702.2026.2742056